Voilà plus de 20 ans que Claire Touzi dit Terzi suit un parcours atypique et sans concession dans les sphères trop étriquées et cloisonnées du rock et de la chanson en français. À seize ans déjà, elle est la meneuse des Forguette Mi Note, groupe rock survolté aux influences orientales. Deux albums et six cents concerts plus tard, la bande se sépare. Claire repart sur les routes, dès 1995, avec le groupe Dit Terzi qui sort en 2000 son unique album chez Boucherie Productions. Malheureusement, ce chef-d’œuvre d’inventivité et de maturité passe à la trappe avec la faillite du label indépendant créé par François Hadji Lazaro. Mise à l’arrêt forcé, Claire se réinvente, cherche et se met au service de projets pour le moins inattendus. On la voit interpréter de nouvelles compositions dans la pièce de théâtre Iku d’Alexis Armengol, et puis dans le spectacle de danse contemporaine IIris de Philippe Decouflé. Grandie de toutes ses années d’expérimentations, la chanteuse se rebaptise « Claire Diterzi » et livre, en 2006, Boucle un album electro-rock des plus gracieux qui la sort enfin de l’ombre. Depuis, elle rayonne et ne cesse de faire parler d’elle, totalement dévouée à l’art de mettre des images en musique et sa musique en images. En témoignent encore la bande originale envoûtante du western Requiem for Billy the Kid d’ Anne Feinsilber et celle de l’exposition Femmes du monde de Titouan Lamazou

TABLEAU DE CHASSE

En créant au Théâtre Chaillot (Paris) le spectacle Tableau de chasse et en sortant un album éponyme, Claire Diterzi peut aujourd’hui déployer toutes les facettes de son art. Le projet concrétise un fantasme de longue date : mettre la sculpture et la peinture en musique. Pour se faire, Claire s’est inspirée très librement d’œuvres d’artistes tels que Fragonard, Toulouse-Lautrec, Allen Jones, Rodin, Camille Claudel, Doris Salcedo, Van Eyck, Lucian Freud ou encore Turner. Seule aux commandes de son home studio, la belle a sorti de son musée intérieur dix chansons qui lui ressemblent. Dix œuvres réinterprétées qui ont un sujet commun : la femme dans toute sa sensualité. Persuadée que son univers ne s’écoute pas seulement, Claire a composé ce nouveau répertoire en pensant avant tout à la scène, considérant le disque comme une prolongation du spectacle. Pour mener à bien ce projet, elle a su s’entourer d’une équipe exceptionnelle : des musiciens solides comme le rock, deux choristes vibrantes, le metteur en scène Alexis Armengol qui offre une scénographie subtile et bien pesée et le vidéaste Franck Ternier dont les projections amènent encore une autre vision des œuvres. Et tout ça fonctionne à merveille. La demoiselle, généreuse, sait fort bien donner les premières clefs de son univers. Après, il nous reste l’album pour apprécier plus en profondeur les dix nouvelles compositions auxquelles se joint une petite merveille, « Iku » (chanson extraite de la pièce d’Armengol). Ce qui frappe d’abord chez Claire Diterzi, c’est sa voix qui possède une collection impressionnante de timbres : chœurs à la bulgare, naisillardises, envolées arabisantes… chuchotements, chuintements, susurrements… voix de velours ou de crécelle, chahut et défoulement… bruits de respiration, craquements, souffles… On pense à Kate Bush, à Björk et même aux B-52’s. Un travail sidérant autour de la voix qui montre que cette pure autodidacte n’a rien à envier à Camille. Certains reprocheront sans doute à l’album un manque d’homogénéité à l’album et auront du mal à suivre l’artiste dans toutes ses pérégrinations. Mais il s’agit là d’un parti pris. Claire a choisi de s’inspirer d’œuvres d’époques et de styles fort différents, ce qui donne lieu à des morceaux très variés. Elle ne délaisse pas pour autant le son electro-rock et ce jeu de guitare raffiné qui la caractérisent. Ce qui ne l’empêche pas de développer un certain univers baroque (« L’odalisque », « Tableau de chasse »), de se moquer des bimbos façon Britney Spears (« À quatre pattes ») ou de se mettre dans la peau d’Yvette Guilbert (« La vieille chanteuse »). Enfin, Claire nous quitte sur une chanson de séparation, sorte de fado étrange aux accents des polyphonies de l’Est (« Je garde le chien »). Un conseil afin de goûter à la richesse de chacun des titres de cet album patchwork : n’hésitez pas à le laisser reposer pour mieux y revenir. Et si Claire Diterzi déroute, c’est qu’elle est une des rares chanteuses francophones à prendre des risques en acceptant de perdre quelque chose à chaque aventure pour mieux se réinventer.

Pour les oreilles…